Exemple de disfonctionnement de la stratégie de lutte contre le terrorisme:l’attaque du domicile du ministre de l’intérieur, Lotfi Ben Jeddou

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Ridha Raddaoui  

Avocat et chercheur 

Traduction Monia Ben Jemai

Professeur Univarsitaire

L’attaque du domicile du ministre de l’intérieur, Lotfi Ben Jeddou est emblématique du disfonctionnement à la fois organique et structurel des organes et institutions de l’État face à une question centrale au plan national d’abord, mais également dans les relations de la Tunisie au plan régionale et international, la question du terrorisme. En arrière-plan et en filigrane du récit de l’aventure tragique rapportée ici à partir de documents, procès-verbaux, télégrammes, enregistrements et rapports dressées par les différents services de la Sureté Nationale, se dessine le profil d’un homme, celui du ministre de l’intérieur Lotfi Ben Jeddou, magistrat ancré dans sa région natale Kasserine, frontalière de l’Algérie, coutumière de trafics en tous genres, devenue durant ces deux dernières décennies, un foyer important du terrorisme tunisien. Le bouleversement provoqué par la révolution tunisienne du 14 janvier 2011 propulse Lotfi Ben Jeddou au-devant de la scène politique. Promotion de carrière caractéristique des personnalités proches du parti islamiste au pouvoir, le parti Ennahdha. Ce parti avait-il réellement l’intention qu’on lui a prêté d’en faire un chef de gouvernement pour reprendre la main sur l’exécutif, alors dirigé par un gouvernement de technocrates et ainsi lui tailler une auréole de martyr ? Une supposition qu’on ne peut ignorer dans l’atmosphère plombée par les assassinats politiques de l’année 2013. Sauf que, si on peut comme le montre ce récit de l’attaque du domicile du ministre de l’intérieur, manipuler en toute impunité et à l’infini l’échelle de commandement de services aussi sensibles que ceux qui se consacrent au terrorisme, le prix à payer est alors de plus en plus élevé. Les tripatouillages de services aussi déterminants que ceux qui se consacrent à la sécurité de l’état s’ils ont pour objectifs de répondre à des ambitions politique de certaines parties, le disfonctionnement qui en a résulté a permis, comme on le voit à travers ce récit à un nouvel acteur, le terrorisme, de remporter du succès et de s’imposer comme une donne incontournable dans la Tunisie d’aujourd’hui.       

Dans la nuit du 27 Mai 2014, le domicile de Lotfi Ben Jeddou, alors ministre de l’intérieur subit une attaque terroriste. L’attentat fait quatre morts et deux blessés graves dans le rang des forces de l’ordre chargées de la surveillance du lieu. 

La justice, dans une décision rendue le 30 septembre 2016, a condamné à mort 24 accusés. Outre la peine capitale, des peines cumulatives de prison de trente-six ans ont été prononcées, ajoutées à une peine de surveillance administrative de cinq ans. Douze autres accusés ont été condamnés à des peines de prison allant de trois à dix ans et sept autres ont été acquittés. 

Cet attentat a suscité de nombreuse questions restées à ce jour sans réponse. Le groupe de vingt-cinq terroristes qui l’ont commis ont-ils joué de la surprise pour attaquer les gardes chargées de la surveillance du domicile du ministre? Le ministère de l’intérieur avait il été informé de l’attaque avant qu’elle n’ait lieu ? A -il mis tous les moyens en sa possession pour l’éviter ? Pourquoi a-t-il échoué dans la protection de ses agents ? Pourquoi jusqu’à ce jour, la justice n’a pu prendre connaissance de tous les documents et informations dont le ministère de l’intérieur a eu à connaitre? 

Pour répondre à toutes ces questions, il nous faut revenir à la préparation de l’opération terroriste elle-même et à la riposte du ministère de l’intérieur.

Le ministère informé sept mois avant l’attaque

Le domicile du ministre de l’intérieur étant situé à l’intérieur du pays (Kasserine), ce dernier l’occupait par intermittence. En fait, c’était son frère qui habitait à coté qui a été chargé de la surveillance du domicile en question. Ce dernier  l’avait informé, le 23 octobre 2012, qu’un individu aurait tenté de violer son domicile. Les gardes alertées inspectent les lieux et alentours, mais ne trouvent rien à signaler[1]. La direction centrale du ministère de l’intérieur, prend néanmoins l’initiative de renforcer la sécurité du domicile. 

Sept mois avant l’attaque un télégramme en date du 28 octobre 2013[2], émanant du directeur de la salle des opérations au ministère de l’intérieur, le colonel Zouheir Seddik, signale l’existence d’informations précises des services de renseignement sur l’éventualité d’un attentat au domicile du ministre et demande qu’un plan soit dressé afin de riposter rapidement et efficacement à d’éventuelles attaques. Pour cela le colonel Zouheir Seddik demande donc l’équipement des forces de l’ordre en armes, moyens de communication, appareils de vision nocturne, ceintures de sécurité.[3] D’où la nécessité selon les termes du télégramme d’étudier les meilleurs moyens de protection du domicile du ministre de l’intérieur et de ses alentours, en coordination avec toutes les unités concernées de maintien de l’ordre[4], et ce, en effectuant des contrôles inopinés pour s’assurer que les gardes sont opérationnels, obéissent aux ordres et qu’ils puissent ainsi combler les failles, le cas échéant[5]. Le même télégramme demande à ce qu’un rapport détaillé sur les mesures de protection prises soit remis tous les jours, avant 21 heures, à l’administration centrale des opérations du ministère de l’intérieur. 

Le ministère au vu de cette note du 28 octobre 2013 savait donc, que le domicile du ministre était visé par une attaque terroriste. Ce même jour, à 16 heures, et dès réceptions du télégramme les dirigeants régionaux des forces de la police nationale se réunissaient à Kasserine[6], lieu du domicile du ministre. Seul point à l’ordre du jour la sécurisation de ce lieu[7]. Il est immédiatement décidé de mettre douze agents sous la direction d’un officier de l’Unité du Maintien de l’Ordre à Kasserine, pour surveiller toutes les entrées et sorties de la maison. Pour la garde de nuit, le même nombre d’agents est prévu sous la direction d’un officier de la police nationale. De plus, un agent de la garde nationale devait effectuer une surveillance de nuit depuis la terrasse du local de la garde nationale situé en face du domicile de Ben Jeddou[8]

Un plan du quartier est élaboré avec l’emplacement de chacun des gardes autour de la maison du ministre. 

Le lendemain, soit le 29 octobre 2013, le procès-verbal de la réunion est envoyé à l’administration centrale des opérations du ministère de l’intérieur[9]. Le chef de la garde nationale confirme de son côté qu’un de ses agents est en faction sur le toit du local de la garde nationale situé en face du domicile du ministre[10].

Le 1er novembre 2013, Le frère du ministre reçoit des menaces par téléphone. L’auteur de la communication interrogé, déclare avoir agi sous l’effet de l’alcool. Il est déféré en justice pour le motif[11] qu’il a évoqué. 

Une réunion de travail sous la présidence du directeur de la police nationale de Kasserine décide de mettre en état d’alerte maximum les gardes du domicile du ministre en leur demandant de transmettre toute information en leur possession et de multiplier les tournées de garde, de jour comme de nuit[12]

Décision imprévisible et à risques

Alors que les forces de l’ordre sont en alerte maximale, agissant en coordination entre elles et que les services de renseignements confirment le sérieux d’un attentat imminent, brutalement et sans autre forme de procès, un coup de frein est donné  à l’état d’alerte alors que la menace terroriste, selon les rapports des services de renseignement augmentait d’intensité. L’état d’alerte maximum est levé et les mesures de garde allégées.

Le 31 janvier 2014, toujours sans aucune justification, les forces de l’ordre de la région, allègent le dispositif de sécurité autour du domicile du ministre. Ils qualifient cette opération de « changement partiel »[13]: les gardes sont réduits de moitié : six de jour et six de nuit au lieu des douze initialement prévues. Quant a la surveillance depuis le toit du local de la garde nationale qui fait face au domicile du ministre de l’intérieur, elle est tout simplement supprimée.

Un nouveau plan de protection allégé naît de la réunion du 31 janvier 2014[14], à un moment où les menaces terroristes sur la ville de Kasserine devenaient de plus en plus palpables. Les terroristes, en effet, enfants de la région, affichent leurs intentions avec arrogance. Ils dressent un véritable plan d’action avec un déploiement organisé où chacun à un rôle précis. Ainsi le père de Aymen Rtibi reçoit un appel de ce dernier lui annonçant qu’il va commettre un attentat suicide[15]. Le terroriste Mourad Gharsalli. Va jusqu’à profèrer des menaces par téléphone contre l’administration régionale des opérations du ministère de l’intérieur à Kasserine. Il menace et insulte le ministre de l’intérieur après l’annonce de la mort de Kamel Gadhgadhi (lors d’une intervention des forces de l’ordre[16] à Raoued, banlieue nord de Tunis), ce même Mourad Gharsalli qui se révèlera être selon les interrogatoires effectués fin février 2014 l’organisateur des préparatifs de l’attentat[17]

Mais la plus importante des alertes données au ministère de l’intérieur, vient des aveux du terroriste Mourad Rtibi, le 14 février 2014, soit plus de trois mois avant l’attaque. Il dit avoir approvisionné les terroristes retranchés dans la montagne, connaître toutes les rondes des agents des forces de l’ordre de la région et prêter particulièrement attention aux rondes et mesures de surveillance du domicile de Ben Jeddou[18]. Malgré toutes ces signaux, le plan de protection du domicile Ben Jeddou, dans sa formule allégée, est inchangé. 

Le plan de déploiement des terroristes, connu des services de renseignements 

Les informations se multiplient et remontent rapidement la hiérarchie que ce soit auprès de la direction centrale des opérations du ministère de l’intérieur ou du directeur général de la sureté nationale. Cependant, une information d’importance met un mois avant de parvenir au ministère de l’intérieur. il s’agit d’une réunion secrète des terroristes, tenue le 11 janvier 2014, (qui ne sera portée à la connaissance du ministère de l’intérieur que le 15 février 2014), où les taches attribuées ont été distribuées. Les terroristes chargent l’un d’eux. Abdel Kader Rhimi connu sous le nom de Ouled Zad El Mel et recherché par la police, de surveiller le mouvement des forces de l’ordre autour du domicile du ministre et du local avoisinant celui de la garde nationale. Mourad Rtibi est quant à lui chargé de surveiller les allées et venues de la famille du ministre de l’intérieur, à son domicile ainsi que le café « Chichkhan » appartenant au frère de Lotfi Ben Jeddou[19]

Le directeur des services de renseignements et des services spéciaux du ministère de l’intérieur avait également en sa possession les éléments de l’imminence de l’attaque de la maison de Lotfi Ben Jeddou. Le directeur de la sureté nationale est aussi informé que Sofiane Rtibi, le terroriste, était chargé de son côté de surveiller les rondes des forces de l’ordre à Kasserine, en particulier celles qui concernent la maison du ministre et d’en faire état a ses deux autres acolytes, Sami Rhimi et Jihad M’barki[20]. Devant la montée du péril terroriste et face à son plan de déploiement et ce malgré le rapport d’inspection mettant l’accent sur l’insuffisance des mesures sécuritaires dans l’ensemble de la ville de Kasserine[21], aucune décision n’est prise pour les renforcer. 

Plus encore, on retire aux unités de l’armée chargées de la protection de la ville de Kasserine onze infanteries mécanisées sur ordre des autorités de l’armée de terre et ce, le 3 Avril 2014 soit deux mois avant l’attentat, alors qu’elles étaient destinées à protéger les sièges du gouvernorat et celui de la Société Nationale de Cellulose et de Papier Alfa (SNCPA) de Kasserine[22]. Suppression dont l’information est donnée lors d’une réunion entre le commandant des troupes armées et le directeur de la garde nationale de Kasserine. Par ailleurs le 10 Mai 2014 de jeunes recrues sans expérience intègrent les forces de police nationale de Kasserine[23]. Il est également décidé que la salle d’opérations de la sureté nationale de la région sera dorénavant  fermée durant la nuit. 

Suite à une deuxième inspection effectuée le 16 Avril 2014, soit un mois avant l’attentat, par l’inspection générale de la sureté nationale, celle-ci constate dans un rapport ; que les salles d’opération des unités de la sureté nationale des localités de Feriana, Sbeitla et Kasserine sont fermées la nuit et qu’ il n’existe pas de point de contrôle de police dans les carrefours des villes de Feriana et de Thélepte. Par ailleurs, aucun des agents des forces de l’ordre n’a reçu de formation, notamment dans le maniement des armes d’épaules depuis plus de 5 ans. Enfin il est relevé que l’équipe chargée de la sécurité du domicile du ministre de l’intérieur n’a pas suffisamment de gilets pare balles[24].

Une réunion portant sur la sécurisation du domicile de Lotfi Ben Jeddou entre le commandant des forces régionales de la sureté nationale, le chef régional des services de renseignements et le chef de la police de la circulation décide d’organiser des rondes effectuées par les unités de renseignement, autour du lieu menacé avec entre autres une voiture équipée de tous les éléments nécessaires à une intervention rapide. Une équipe des forces de maintien de l’ordre public est à son bord à laquelle est affectée de manière permanente un agent des services de renseignement[25]. Cependant lors de l’attaque terroriste, il apparait qu’aucune de ces mesures n’a été appliquée. 

Défaillances à tous les étages

A la lumière du rapport élaboré par la salle des opérations de la section de la police nationale de Kasserine, des défaillances apparaissent à tous les étages suite aux événements de la nuit du 27 Mai 2014. Il y est écrit :

 « Aux alentours de 23h45, plusieurs tirs du côté de la cité « Ezzouhour » sont entendus mais nous ne recevons qu’un seul et unique coup de fil de l’un des collègues en poste devant le domicile du ministre de l’intérieur. Comme nous n’arrivions plus à les joindre par téléphone, nous avons envoyé du renfort alors que se multipliaient des tirs nourris. Aux alentours de minuit, nous apprenons que quatre de nos collègues des forces de l’ordre ont trouvé la mort et qu’un autre était blessé[26] ».

Éclatent alors au cris d’ « allah akbar » sur les lieus mêmes où les tirs ont eu lieu, les slogans de victoire des terroristes salafistes tous adeptes de khatib el Idrissi, prédicateur aveugle  d’une localité proche de Kasserine, Ben Aoun et dont le fils, Oussama Khatib est ce soir-là présent sur les lieu. Ces terroristes qui ont déjà pour fait d’armes l’affaire de Soliman, se lancent dans un baroud d’honneur avec feux d’artifice et tir d’armes sans rencontrer d’obstacle et en toute impunité. 

Lorsque le commandant des forces de maintien de l’ordre de Kasserine fait le récit de l’attaque, il n’omet pas de préciser qu’il a tiré en l’air quatorze coups de feu afin « d’informer de l’arrivée de renforts ».[27] Compte tenu du fait que toutes les mesures de sécurité ont été mises de côté, on peut s’interroger à juste titre si ces tirs n’étaient pas destinés à informer de l’arrivée de renforts, et de permettre ainsi aux terroristes de prendre la fuite? 

De fait, les gardes du domicile du ministre n’ont reçu aucun renfort. Le directeur régional dont les déclarations n’ont pas été transmises à la justice  constate: « J’ai demandé du renfort au commandant des forces régionales de maintien de l’ordre. Mais je n’ai reçu ces renforts que lorsque l’attaque prit fin. J’ai aussi contacté le commandant des forces armées de la caserne de Kasserine, l’ai informé de l’attaque et demandé des renforts. Il ne m’en envoie pas, ni ne vient lui-même. J’ai aussi téléphoné au directeur de la garde nationale de Kasserine, mais il ne vint qu’aux alentours de quatre heures du matin[28]». L’attaque terroriste a débuté, en fait, peu avant minuit et a duré une vingtaine de minutes. 

Étrangement ce qui apparaît également à travers les déclarations du commandant des forces du maintien de l’ordre de Kasserine dans sa description de l’attentat terroriste, c’est que le domicile du ministre de l’intérieur n’est absolument pas visé dans l’attaque. En effet, les nombreuses traces de balles signalées ont visé plutôt un dépôt situé à proximité du domicile de Lotfi Ben Jeddou, la zone arrière de la garde du domicile en question, et l’entrée principale du local de la garde nationale face à la maison du ministre. Comme on a également trouvé des traces de balles sur les murs du voisinage ainsi que sur deux voitures garées sur place.

D’autres éléments notés dans le télégramme expédié par le commandant des forces de maintien de l’ordre de Kasserine[29] viennent corroborer le fait que le domicile du ministre de l’intérieur n’était pas vraiment visé par les tirs. On ne trouve en effet aucune trace de tentative de forcer celui-ci. 

Par ailleurs, Les deux renforts composés de deux voitures avec à bord des agents (de l’ordre) de la ville de Kasserine et des agents de la circulation sont pris d’assaut au passage à niveau et au carrefour de la cité Ezzouhou, par des tirs d’armes. Ils font machine arrière « pour se couvrir dans l’une des rues avoisinantes[30]». Attitude inexplicable de la part de renforts envoyés pour affronter une opération terroriste. 

Stratégie de l’évitement de confrontations avec les terroristes  

L’évitement d’’affrontements avec les terroristes peut aussi être déduit des déclarations du commandant des forces de maintien de l’ordre à Kasserine. Il relate, qu’il s’est déplacé, à pied, avec cinq agents, tactique, qui, selon lui, éviterait que les véhicules des forces de l’ordre soient facilement repérables[31]. Ce changement de tactique aura permis entre autres aux terroristes d’attaquer les jeunes gardes du domicile du ministre de l’intérieur, et aux terroristes d’effectuer un baroud d’honneur à la cité Ezzouhour, avant de s’éclipser. Ce commandant qui affirmait avoir tiré des coups de feu pour avertir de l’arrivée de renforts ajoute, sans peur de se contredire qu’il a choisi[32] de se déplacer à pied pour éviter de se faire repérer. Il ajoute avoir rencontré un colonel des forces de l’ordre (Ch.Kh.) chargé de la garde du domicile qui lui aurait dit être entré aux toilettes de la garde nationale, avoir entendu les coups de feu et fui la zone de combat, car il aurait laissé auprès de l’un de ses camarades son arme de type Steyr[33]

Quant au président de l’unité de la police nationale de Kasserine, il se contente de dire que cette nuit là, il n’avait pas de voiture de fonction. Aussi il n’a pu se rendre à temps sur le lieu de l’attentat quand il fut informé de celle-ci par la salle d’opérations de la sureté nationale. Et il ajoute qu’il n’y a pas de voiture spécialement affectée pour les opérations terroristes[34].

Le directeur de la garde nationale de Kasserine, lui, dit n’avoir « rien entendu des coups de feu, cette nuit-là. Il dormait, épuisé qu’il était dit-il par son travail »[35]

Cette nuit-là, toutes les tentatives pour contacter le directeur général de la sureté nationale, Imed Ghodhbani, échouent. Le bureau de la sécurité nationale à Carthage, la salle centrale des opérations ainsi que la brigade d’intervention chargée de la surveillance de son domicile se rendent à son domicile afin de l’informer que la salle centrale des opérations tente de le joindre[36] en vain. On perd ainsi un temps précieux, à un moment crucial.

La cible de l’attaque : une maison vide  

Lors de l’attentat, rien n’indique un quelconque intérêt ou inquiétude de la part des forces de l’ordre pour la famille du ministre qui vivait habituellement dans la maison. Aucune information ne filtre sur eux. On apprendra par la suite que le ministre de l’intérieur qui ne s’y rendait qu’occasionnellement, avait appelé son frère au téléphone, lequel ne lui a répondu[37] qu’une heure après le début de l’attentat. C’est seulement alors que le ministre de l’intérieur se décide d’informer que son frère ne répondait pas à ses coups de fil. 

Après l’attentat, aucun agent des forces de l’ordre n’entre au domicile du ministre de l’intérieur lequel ne contacte aucun des membres de la famille. Lors des entretiens qui se sont déroulés après l’attentat avec les forces de l’ordre, aucun ne dit que la famille du ministre était à l’intérieur. Lors des manifestations de citoyen de Kasserine qui ont eu lieu immédiatement après l’attentat, aucun membre de la famille du ministre n’apparait.

Le ministre de l’intérieur qui apprend, à 23h.56, qu’il y a des coups de feu à Kasserine, à proximité de son domicile se contente de demander que les forces de l’ordre soient sensibilisées au danger[38]. Il est dès lors clair que le ministre de l’intérieur savait sa famille à l’abri et qu’elle ne se trouvait pas ce soir-là, dans la maison familiale. 

A minuit et trente-deux minutes, l’information tombe que la famille du ministre est saine et sauve[39]

En fait, toute la famille du ministre bénéficiait d’une protection policière rapprochée. L’école primaire de sa fille était surveillée[40] et des ordres écrits furent donnés pour une protection de l’ensemble des membres de la famille[41] dont a été chargé, la direction générale des brigades d’intervention[42]

La famille en fait n’était pas ce soir-là chez elle. Les deux agents blessés ne l’évoquent d’ailleurs pas ni ne font état d’une protection rapprochée lors de cette nuit. 

 Deux rapports d’enquête contradictoires

Les disfonctionnements, les défaillances multiples, les contradictions entre les services et les agents, les ordres et contre ordres constaté au niveau de tous les services sécuritaires et d’ordre public consacrés à la lutte contre le terrorisme, vont se refléter au niveau des rapports produis à la suite de l’attaque du domicile du ministre de l’intérieur Lotfi Ben Jeddou. C’est ainsi qu’il y aura deux rapports.

Le rapport original sera finalisé le 9 juin 2019. En réalité on sera en présence de deux rapports produits à la même date, mais dont les conclusions diffèrent[43]

Le contenu du rapport original met l’accent sur les défaillances multiples des forces de l’ordre : insuffisance humaine et logistique, désignation d’agents non formés dans la protection des personnalités publiques et des édifices, à l’exception de deux d’entre eux, agents chargés de la garde du domicile du ministre qui sont de nouvelles recrues des forces armées, réunion du 31 janvier 2014, qui décide de renforcer la protection du domicile du ministre mais exclut le président des services de renseignement et celui des services spéciaux de Kasserine. En réalité la protection n’a pas été renforcée, mais réduite de moitié, dès le 8 janvier 2014, au moment où l’ordre public à Kasserine était menacé. Plusieurs locaux de la police ont été brulés à cette date, sans que le ministère de l’intérieur  n’en mesure la gravité. Les diverses directions centrales, de la sureté, de l’ordre public, des services spéciaux, des brigades d’intervention, n’ont pas agi avec la diligence voulue pour protéger le domicile du ministère de l’intérieur face aux menaces dont il était l’objet. Enfin, l’absence de coordination avec les différentes forces de l’ordre régionales, est un constat, dans une localité où les montagnes sont devenues des lieux de repli de terroristes depuis 2011.

Ces multiples défaillances, conclut le rapport, doit conduire à des mesures administratives et des poursuites pénales des responsables des forces de l’ordre. 

Le rapport recommande dans ses conclusions que d’une part l’unité nationale d’investigations sur les crimes terroristes doit approfondir l’enquête, notamment avec le premier colonel de la sureté (CH.KH), le citoyen (M.CH.A.) et son ami, en raison de sérieux doutes sur la possibilité qu’ils aient des liens avec les groupes terroristes ayant commis l’attentat et que d’autre part, le rapport soit transmis au ministère public pour procéder aux enquêtes nécessaires et ce, en raison des défaillances grave dans l’accomplissement des obligations professionnelles et de manquements à l’application de la loi. 

Le rapport modifié quant à lui, qui est signé de la main de l’inspecteur général de la sureté nationale, Seif Eddine Ben Abdellatif, retire la recommandation de la nécessité de procéder à des investigations plus approfondies et de transférer l’affaire au ministère public. Il s’en tient à la comparution des président et directeur de la sureté nationale (en activité lors de l’attentat), de Kasserine, devant le Conseil d’honneur de la police nationale. Ils comparaitront selon le rapport modifié, en état d’exercice, sans suspension de travail, ce qui signifie qu’ils conservent, en tout état de cause leurs postes et ne peuvent être condamnés à de quelconques lourdes sanctions[44]

Seules décisions prises, le 28 mai 2014, au matin qui suit l’attentat, le président de l’unité de la police nationale de Kasserine est muté à l’administration centrale de la formation et le président de la sureté nationale de Kasserine muté à l’administration de la police judiciaire[45]. Impunité dans l’échec à riposter à un attentat terroriste programmé est la seule réponse donnée.

D’autres questions demeureront sans réponse : Est-ce ainsi que se conçoivent les protocoles sécuritaires lors d’attentats terroristes qui plus est, annoncés et prévisibles? Pourquoi les responsables des forces de l’ordre n’ont elle pas été entendues par la justice ? Et pourquoi tous les éléments en possession du ministère de l’intérieur ont été dissimulés aux familles des victimes, à la justice et à l’opinion publique ? 

Les terroristes dans la nuit du 27 Mai 2014 ont tué et blessé en toute quiétude, sans qu’on ne leur oppose de résistance, sans qu’un seul coup de feu ne soit tiré contre eux et sans qu’ils tentent d’investir le domicile du ministre de l’intérieur, cible déclarée de l’opération.  Ils ont fêté leur victoire par un baroud d’honneur non loin du lieu de l’attentat. Tout cela sans qu’aucun des responsables des forces de l’ordre ne soit inquiété d’une manière ou d’une autre. Du sang a coulé le sang de leurs collègues, gicle encore et sa tâche ne s’effacera pas de sitôt. 


[1] Télégramme urgent de signalement,  n°1291/C du 23/10/2012 rédigé par le chef de la police en poste à cette date, Mohsen Haouachi. 

[2] Ce télégramme n’a pas été transmis à la justice alors qu’il a été évoqué dans les Procès verbaux. 

[3] Ibid

[4] Ibid

[5] Ibid

[6] PV d’audience du 28/10/2013. Y assistent le chef de la police de la circulation et  des affectations, ainsi que le responsable régional du maintien de l’ordre à Kasserine, le chef de la police nationale de Kasserine, le chef des services de lutte contre le terrorisme par l’intermédiaire d’un représentant,  Le chef des services spéciaux de Kasserine.

[7] Le PV d’audience du 28/10/2013 indique qu’il a été immédiatement discuté de l’ordre de jour et que la note n°846 a été évoquée.

[8] Chargée habituellement de la surveillance du domicile, le local de la garde nationale était situé en face du lieu.

[9] L’envoi immédiat du PV, vers 10 heures du matin montre à quel point l’affaire est prise au sérieux. 

[10] Missive n°19/ du 29/10/2013 du chef de la garde nationale de Kasserine envoyée à l’administration centrale des opérations du ministère de l’intérieur. 

[11] Missive n°2641/C du 6 novembre 2013 rédigée par le chef de la police nationale de Kasserine.

[12] PV de la réunion du 19/12/2013, n°1978/M.K. rédigée par le chef de la garde nationale de Kasserine. Ont assistés à la réunion, Le chef de l’administration régionale des coordinations et du suivi, le chef de l’administration régionale de la circulation et des affectations, le chef des forces de l’ordre de Kasserine, le chef de la police nationale de Kasserine, le président des services du secrétariat et le président de l’administration des opérations de Kasserine. 

[13] PV de la réunion relative aux mesures de protection du domicile du ministre de l’intérieur n°334/DMK du 31 janvier 2014. Etaient présents le chef de l’administration régionale de la circulation et des affectations, le chef des forces de l’ordre de Kasserine, le chef de la police nationale de Kasserine, le président des services du secrétariat et le président de l’administration des opérations de Kasserine. 

[14] Voir le plan dans le texte en langue arabe

[15] Télégramme de signalement urgent n°42/S du 4/2/2014. 

[16] Télégramme de signalement urgent n°45/S en date du 17/2/2014 dans laquelle le terroriste dit notamment que Kamel Gadhgadhi a eu tort de ne pas l’avoir écouté quand il l’avait prévenu que s’il se rendait à la capitale il serait arrêté. Insultes et menaces adressées au ministre de l’intérieur Ben Jeddou. 

[17] Télégramme de signalement urgent n°145/S en date du 14 février 2014. La note ajoute que les terroristes surveillaient le café « Chichkhan » dont était propriétaire le frère du ministre et avaient pensé y mettre une bombe. 

[18] Télégramme de signalement urgent n°60/S du 15/2/2014 adressée à la plupart des administrations générales de maintien de l’ordre. 

[19] Télégramme de signalement urgent n°63/S du 15/2/2014. 

[20] Missive n°703/SM (Secret Total, سري مطلق) envoyée à la direction générale de la sureté nationale en date du 18/2/2014 reçue à la même date sous le n°1186. 

[21] Rapport d’inspection émanant de l’inspection générale de la sureté nationale en date du 15/3/2014.  

[22] Missive issue du directeur régional de la sureté nationale de Kasserine n°1279/MK, en date du 3/4/2014. 

[23] télégramme n°1406 du directeur de la sureté nationale du 22/4/2014. 

[24] Rapport d’inspection n°1226/TH de l’inspection générale de la sureté nationale en date du 22/4/2014. 

[25] PV de réunion n°897/A du 6 mai 2014. 

[26] Bulletin manuscrit de la salle des opérations de l’unité de police de Kasserine signé du président de lu service des opérations, imprimerie de la sureté nationale n°145.

[27] Télégramme de signalement urgent n°46/5 du 28 mai 2014 résumant les faits et signée par le commandant des forces de maintien de l’ordre de Kasserine.  

[28] Voir note précédente

[29] Précité

[30] PV d’instruction de l’inspection générale de la sûreté nationale n°535/1 du 29/5/2014. 

[31] Rapport d’investigation de l’inspection générale de la sureté nationale n°535/ 5 du 30/5/2014

[32] Voir note précédente

[33] Voir note précédente

[34] Rapport d’investigation de l’inspection générale de la sureté nationale n°535/ 7 du 30/5/2014

[35] Rapport d’investigation de l’inspection générale de la sureté nationale n°535/ 4 du 29/5/2014

[36] Enregistrement des appels par l’administration centrale des opérations.

[37] Enregistrement des appels faits la nuit de l’attaque par l’administration centrale des opérations et liés à l’attentat de Kasserine. Document dactylographié et manuscrit remis à la direction de l’inspection générale de la sureté nationale.   

[38] Voir note précédente

[39] Voir note précédente

[40] PV d’enquêtes n°615/S faite par l’unité d’investigation de Kasserine en date du 11 mars 2014.

[41] Rapport de la direction générale de l’ordre public n°267/M.D du 13/3/2014. 

[42] Missive émanant de la direction générale de l’ordre public n°267/MD (secret absolu) et destinée au directeur des brigades d’intervention 

[43] Des modifications substantielles sont apportées au premier rapport lequel n’est pas remis au juge d’instruction.

[44] Rapport n°23/SJ du 9/6/2014 d’enquêté présenté par Seif Eddine Ben Abdallah. 

[45] Note n°828 du 28/5/2014 signée par le ministre de l’intérieur, Lotfi Ben Jeddou. 

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