Rencontre avec le romancier Slah BARGAOUI

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Interview Réalisé à Sousse par l’académicienne 

     Kamilia Ben AYED le 25 février 2020 

    Professeur secondaire et Chercheure

Traduction Hachem Badra

Avocat et chercheur

  • Que pouvons-nous savoir sur l’avocat ? Qui est Slah BARGAOUI ?

Je suis natif de l’année 1959 dans la bourgade Ain Boussaadia à Bargou, gouvernorat de Siliana.

J’ai poursuivi mes études à Siliana ou j’ai obtenu le Baccalauréat section lettres en 1978, et, après avoir obtenu la maitrise de droit à la faculté de droit et des sciences politiques et économiques de Tunis en 1983, j’ai rejoint la magistrature en octobre 1983 puis devenu avocat en 1995, année pendant laquelle j’ai ouvert mon cabinet à Siliana.

En 2011 je fus élu député à l’assemblée des représentants du peuple sur la circonscription de Siliana, mission qui a duré jusqu’en 2019.

  • Pourquoi avez-vous préféré écrire le roman plutôt que la poésie par exemple ? et est-ce en relation avec votre métier d’avocat ? 

En vérité, mon métier ne m’a pas laissé suffisamment de temps pour entamer l’expérience de l’écriture assez tôt. Et comme il ne vous a pas échappé, j’ai publié mon premier roman à soixante ans, ce qui est un âge rarement atteint sans aucune écriture par la plupart des écrivains.

Quand la question pourquoi j’ai écrit le Roman et pas la poésie, je n’ai vraiment pas de réponse précise la dessus ; peut-être était-ce parce que je n’étais pas toujours satisfait de mes modestes essais en poésie, ce qui a fait que je n’ai pas persisté dans l’expérience.

Quant au Roman, je sens que c’est le genre d’écriture le plus proche de moi du fait qu’il intègre toutes les formes et spécialités littéraires.

Quand mon métier d’avocat, je ne pense pas qu’il ait eu une quelconque influence sur mon choix, car je crois que l’écriture est liée au désir qui habite l’écrivain et n’a aucune relation avec un métier quel qu’il soit.

  • Quelle présence ont les dossiers judiciaires dans votre roman ?

Malgré le fait que Kasma comprend la référence à quelques dossiers judiciaires, je ne peux toutefois pas dire que ces dossiers, dans leur sens strictement technique ont une quelconque présence dans le roman, même si je ne peux certifier être complètement détaché de mon expérience professionnelle pendant l’écriture car nous n’écrivons finalement que nos propres expériences, celles que nous avons vécu tout au long de notre vie.

Nous n’écrivons qu’à propos de nous-mêmes

Et s’il apparait à certains qu’il existe une sorte de sympathie avec le héros, il ne faut y voir qu’une sympathie avec l’être humain et non pas avec le personnage du terroriste.

  • Votre choix de ce sujet a-t-il une relation avec une expérience réelle de sympathie avec le personnage du roman ?

En vérité, je ne peux le confirmer ni l’infirmer ,ce que je peux affirmer cependant, c’est que j’écris les nouvelles des attentats terroristes qu’a connus notre pays avec la même douleur qu’ont senti la majorité des tunisiens, et je crois que chacun d’entre nous doit accomplir ce qui est en son pouvoir pour démonter ce phénomène dangereux et contribuer à son éradication.

Personnellement, j’ai trouvé dans l’écriture mon terrain afin de contribuer à cet effort.

Par ailleurs, la région de Bargou d’où je suis originaire a vécu des évènements en relation avec l’élimination d’un élément terroriste et c’est peut-être l’interaction de tous ces évènements dans mon esprit qui a enfanté « Kasma ».

Et s’il apparait à certains  une quelconque empathie avec le héros du roman, il ne peut s’agir  que d’une  empathie avec l’être humain d’une manière générale et non avec le personnage du terroriste.

  • Est-il possible de vous trouver dans l’un des personnages du roman ?

Je suis en réalité diffus dans les personnages du roman à des doses inégales, aussi bien dans les personnages féminins que masculins, peut-être ai-je été seulement le plus chanceux de la majorité d’entre eux, ni plus ni moins.

Malgré son importance, le sujet du terrorisme demeure un alibi afin d’évoquer les autres maux dont souffre la patrie

  • Il se ressent à travers le choix de la personnalité du héros  « Salah » une volonté de traiter de nombreuses affaires dont souffre la bourgade : la pauvreté et le besoin, la marginalisation, l’absence de développement , l’ignorance ; Cependant, vous avez orienté votre intérêt au sujet du terrorisme . Jusqu’à quelle mesure considérez-vous le phénomène terroriste comme étant prioritaire ?

Je fais partie de ceux qui considèrent que le terrorisme est une conséquence et non une cause. A ce résultat il y a des causes multiples ; Certaines sont objectives, d’autres sont personnelles. C’est pour cette raison nous ne pouvons pas considérer et parler du phénomène terroriste d’une manière détachée de sa réalité et de ses causes aussi bien proches que lointaines.

Cependant, le sujet du terrorisme ne fut pas en dépit de son importance l’unique sujet d’intérêt du roman, mais plutôt l’alibi afin d’exposer les autres maux dont souffre la patrie.

La lecture est souvent un malentendu entre le lecteur et l’auteur. 

Cependant cela ne doit déranger aucun des deux.

  • N’y a-t-il pas un danger à faire en sorte que le lecteur soit solidaire de la principale personnalité du roman, bien que cette dernière ait commis des crimes abominables ?

A mon avis, le vrai danger réside dans le phénomène terroriste et non dans un personnage en soit. Le vrai péril réside aussi dans les causes du terrorisme et non dans un individu qui s’est égaré et devenu un danger pour son entourage et pour la société.

Que le lecteur soit solidaire du personnage principal du roman est une question qui le regarde exclusivement, le texte final lui appartient, la lecture étant  souvent un malentendu entre le lecteur et l’auteur , et cela ne doit déranger aucun des deux.

Les êtres sont souvent dans leurs drames à moitié victimes, à moitié responsables.

  • Dans votre roman, le terroriste est à la fois victime et manipulé, dans ce cas qui doit assumer la responsabilité ?

Bien que les situations sont différentes, les êtres sont souvent dans leurs drames à moitié victimes, à moitié responsables ; et il y’a souvent dans leurs comportement de quoi les tenir responsables, à moins qu’ils soient « irresponsables » dans le sens clinique du terme et qu’ils n’aient plus de libre arbitre. Je pense que toute exagération dans le fait de considérer les criminels comme étant des victimes conduit à ce que tous les criminels n’aient plus de comptes à rendre.

  • Il apparait à travers votre roman que la bourgade est incapable de produire des éléments positifs, car même la personne qui a réussi (le narrateur) a été peinte par l’auteur sous le personnage du journaliste opportuniste, n’y trouvez-vous pas une certaine injustice?

Dans mon roman, la bourgade ne peut être réduite à Salah et Taoufik, et si ces derniers apparaissent comme étant des personnages négatifs c’est uniquement parce qu’ils sont sortis du chemin des valeurs qui y sont prépondérantes. Ce qui signifie donc qu’ils représentent deux exemples de deux héros négatifs dans une bourgade dont la vie est gérée selon des valeurs positives.

  • Comment la femme est-elle arrivée à être présente économiquement et socialement dans votre roman malgré sa présence limitée dans un espace accablé par la tradition ?

Il y a plusieurs catégories de femmes dans mon roman , malgré les traditions et la prédominance de la culture masculine. Je cite l’exemple de la mère de Salah qui représente le symbole de la patience et la sauvegarde des anciennes valeurs ; ou encore la cousine du héros qui ,dans le cadre des mutations économiques et sociales que traverse le pays, a trouvé du travail dans  l’usine d’un investisseur étranger .

Le dernier exemple est représenté par Hania qui a refusé d’épouser un homme qu’elle n’aimait pas ,et qui, après des années d’absence, est revenue à la bourgade en ayant acquis une situation sociale de telle sorte qu’elle a été acceptée par ceux-là même qui naguère condamnaient son comportement.

Le roman nous a interpelé tous autant que nous sommes, société comme institutions sur ce que nous avons accompli afin d’endiguer le phénomène avant d’y remédier à postériori par les armes

  • Vous avez faits assumer le poids des transformations psychologiques de Salah aux facteurs objectifs à travers votre roman, ces mêmes facteurs l’ont amené à devenir un terroriste ; Pourquoi ces mêmes facteurs ne l’ont-ils pas aidé à devenir un personnage qui combat le terrorisme ?

Toutes les transformations que vit n’importe quelle personne sont en réalité le résultat d’interactions de facteurs objectifs et personnels. Cependant, les mêmes facteurs objectifs ne produisent pas nécessairement toujours les mêmes effets chez tout le monde .J’ai donc amorcé mon étude du phénomène terroriste en partant d’une analyse à contrario du slogan de la guerre contre le terrorisme qu’on présente comme étant une guerre totale sous de multiples visages culturel, éducationnel, judiciaire ou sécuritaire…, le roman fut donc une manière de nous interpeller tous autant que nous sommes , aussi bien la société que les institutions à propos de ce que nous avons accompli afin d’endiguer la propagation du phénomène avant d’avoir recours à son « traitement » par les armes.

Quand ’à  répondre à la question de savoir pourquoi les éléments objectifs n’ont-ils pas aider Salah à se muer en une personnalité qui combat le terrorisme, la réponse est dans le fait que les groupes terroristes font en sorte d’impliquer les nouvelles recrues dans des actes d’assassinat , tout en  actant ces opérations afin de fermer la porte à toute rédemption ou repentir.

Le système carcéral n’est pas préparé 

à assumer sa mission de rééducation

  • A quoi est du le fait que ni la prison, ni le maquis n’ont réussi à débarrasser le héros de ses rancœurs, la preuve en est qu’il réédite à chaque fois sa vengeance ?

Cela est dû tout d’abord au fait que le système carcéral ne semble pas préparé à assumer sa mission de rééducation exprimée dans l’intitulé même de l’institution à savoir « les maisons d’arrêt et de rééducation », bien au contraire, parfois les prisons se transforment en un milieu qui transforme certains délinquants de droit commun en terroristes et ce à cause des carences logistiques ; Ajoutez à cela certaines erreurs et excès qui accompagnent les procédures d’instruction, de poursuites et de jugements et conduisent à produire des « promotions » de rancuniers contre le système carcéral après avoir accompli leur peine, loin d’avoir les moindres remords par rapport à ce qu’ils ont commis. 

Quand ‘à l’échec du maquis à réaliser la transformation que vous évoquez c’est tout simplement parce qu’il en est incapable car les personnes qu’est amené à fréquenter le nouveau venu ne peuvent que nourrir sa rancœur, le recours au terrorisme est souvent en liaison avec les sentiments se haine contre tout le monde.

  • Indépendamment des professions de foi, nous savons très bien que  l’institution carcérale a en réalité un rôle prééminent dans l’alimentation du phénomène terroriste, cependant nous remarquons que l’auteur s’est limité à la tenir pour seule responsable dans la polarisation des terroristes.

Comme je l’ai précédemment dis, les carences logistiques des institutions carcérales sont les principaux obstacles qui les empêchent d’accomplir leurs rôles de rééducation comme il se doit.

Cependant, l’affirmation que le roman leur a fait assumer exclusivement le rôle d’embrigadement des terroristes omet de tenir compte de la « formation » qu’a reçue Salah LAMZARI avant de rejoindre le maquis ainsi que le rôle de certaines chaines de télévision et du chef de la brigade dans cette mission d’embrigadement.

Je suis de ceux qui considèrent que la religion ne peut être qu’individuel : 

Il s’agit d’une relation verticale entre l’être et le seigneur qu’il vénère .

Par conséquent, la religion cesse d’être une religion pour se transformer

en politique dès qu’il en est fait un usage collectif afin d’assouvir l’appétit de pouvoir.

  • Jusqu’à quel point l’islam politique recèle-t-il un plus grand danger en ciblant les enfants à travers la déclaration «  c’est leurs progénitures qui nous intéressent » et ce en relation avec l’intersection du mode de pensée terroriste avec la pensée du mouvement Ennahdha ?

Je suis de ceux qui considèrent que la religion ne peut être qu’individuel : il s’agit d’une relation verticale entre l’être et le seigneur qu’il vénère.

Par conséquent, la religion cesse d’être une religion pour se transformer en politique dès qu’il en est fait un usage collectif afin d’assouvir l’appétit de pouvoir. Aussi, malgré les différences de moyens entre les partis qui utilisent la religion pour arriver au pouvoir à travers les urnes et les terroristes , les bases théoriques et les buts demeurent globalement les mêmes, pour justificatif de cette affirmation nous n’avons qu’à regarder le discours du mouvement Ennahdha durant la période qui a suivi l’année 2011  ainsi que les facilités qu’il a accordé aux groupes extrémistes durant cette époque.

Encore pour rappel, souvenons-nous de ce qu’a déclaré avec nostalgie le leader d’Ennahdha durant une rencontre avec des chefs du groupe « Ansar Chariaa » consignée dans un enregistrement devenu célèbre « ils me rappellent ma jeunesse… »

Il est nécessaire que l’effort fourni dans la lutte contre le phénomène terroriste ne soit pas laissé à la charge des seules forces armées

  • Jusqu’à quelle mesure peut-on défendre le projet de « récupération de ceux qui ont été abusés » ?

Personne ne peut nier le rôle des institutions militaires et sécuritaires dans leur lutte contre le terrorisme, ni discuter de la légitimité de l’utilisation par l’Etat de la force pour faire face à ceux qui prennent pour cible la sécurité des gens et des institutions, même si cela ne justifie pas toujours la violence qu’il exerce contre ses propres citoyens. Cependant, l’effort fourni dans la lutte contre le phénomène terroriste ne doit pas demeurer de la seule responsabilité des institutions militaires et sécuritaires car, éliminer un terroriste ou l’emprisonner s’il aboutit à sa neutralisation ne met toutefois pas fin au problème. Partant de ce constat, il est primordial de faire participer les différentes parties concernées par l’étude et le traitement du phénomène terroriste notamment les psychologues, les sociologues les pédagogues, les magistrats, les sécuritaires, les militaires…

  • Le narrateur était-il en mesure de présenter et parler de Salah malgré les transformations qu’a connu sa personnalité ? le connaissait-il vraiment ?

Il me revient les paroles d’une chanson libanaise : «qu’il est simple de palabrer, personne ne peut deviner ce que décèle le cœur de l’autre»…

Ce que je veux dire c’est l’extrême difficulté à cerner les interactions et interférences qui traversent la psychologie humaine et qui résultent des pressions et évènements qu’elle subit , c’est pour cela qu’il n’était pas saugrenu que le narrateur découvre in fine qu’il ne connais pas bien son ami surtout que qu’il s’est éloigné de lui et l’a délaissé durant des années.


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